Un ordre qui peut ne pas en être obligatoirement un…



Aîné, cadet, benjamin. Dans notre famille, nous tenons un rang que nous n’avons pas choisi. Qui dit rang dit ordre : premier, deuxième, troisième… L’imaginaire familial, et plus largement collectif, attribue à chacune de ces places des caractéristiques spécifiques, quitte parfois à ce qu’elles deviennent des clichés entretenus au fil des générations. Ainsi, s’il bénéficie de l’attention exclusive de ses parents, l’aîné, en revanche, « essuie les plâtres » de l’éducation que ceux-ci prodiguent à leurs enfants. Souvent l’objet des projections et des attentes de ses parents, l’aîné pourra devenir le porteur prépondérant de l’histoire familiale. À l’arrivée d’un cadet, il sera peut-être investi d’un rôle de modèle ou d’une fonction d’autorité et de protection à l’égard du plus jeune avec lequel il devra maintenant composer. Les cadets pourront concevoir que l’aîné bénéficie de privilèges dont ils ne bénéficieront que plus tard, horizon souvent insatisfaisant pour eux dans l’immédiat. Les enfants « du milieu » peuvent être vus comme devant transiger, coincés entre l’aîné et les plus jeunes. Les benjamins, quant à eux, jouiront souvent d’une plus grande liberté d’action, les parents, avec le temps et l’expérience, ayant réduit leurs exigences éducatives. Liberté dont les « petits derniers » pourront alors user pour adopter une attitude plus rebelle ou emprunter des voies moins conventionnelles par rapport aux « normes » familiales.


Ces caractéristiques liées au rang occupé dans la fratrie imposent à chacun et à chacune ses propres défis et exigent de surmonter des épreuves singulières. Malgré un fond commun de représentations mentales relatives aux rangs familiaux, l’exercice s’avère néanmoins à chaque fois spécifique à chaque personne et à chaque famille. Au-delà de ce fond commun évoqué ci-dessus, de nombreux facteurs peuvent colorer le tableau et relativiser les influences structurelles de la famille : la personnalité de chaque enfant et celle de chaque parent, le « style » parental et les principes éducatifs mis en œuvre, la dynamique familiale et les relations qu’elle engendre, une dynamique sans cesse en reconstruction en fonction d’événements internes à la famille (naissances, maladies, mariages, décès, présence d’enfants handicapés…) et externes (évolution de la situation professionnelle des parents, influence du système scolaire, apparition de crises sanitaires ou environnementales…). 


Pour différencier encore le tableau, évoquons également des facteurs objectifs propres à chaque famille tels que : la succession des sexes dans l’ordre de la fratrie, l’écart d’âge entre les enfants ainsi que ces mêmes dimensions dans l’histoire des parents dans leur propre famille. Les parents ont été imprégnés par ces caractéristiques et peuvent transmettre – peut-être inconsciemment – leur « mode d’emploi » de l’imaginaire des rôles lié au rang. Plus largement, le milieu social dans lequel évolue la famille transmet lui aussi des valeurs liées à un héritage symbolique, culturel et économique en rapport avec le rang. Ces valeurs, par exemple, en matière de rapport à l’argent, au savoir et à la réussite dans les études, à l’investissement dans des loisirs, aux critères de choix d’un futur conjoint, au mode d’habitat… pourront infléchir, positivement ou négativement, les possibilités d’émancipation des enfants. Autant de domaines où elles pourront faire l’objet d’arbitrages, voire d’éventuelles revanches.


Dans la compréhension de la dynamique familiale, il convient également d’être attentif à la place occupée par les absents : enfants décédés, fausses couches, avortements… Ces frères et sœurs, disparus ou potentiels, connus ou cachés, ont existé à un moment de la vie de la famille. On ne peut pas exclure qu’ils aient conservé une certaine présence dans l’imaginaire familial et que cette présence soit encore agissante aujourd’hui. Pensons, par exemple, au cas d’enfants porteurs du même prénom qu’un frère ou une sœur décédés et comment les attentes projetées sur cet aîné se sont, le cas échéant, reportées sur le cadet qui devra défendre sa singularité. La présence éventuelle de ces absents dans l’histoire familiale fera en sorte que les enfants uniques ne seront peut-être pas toujours aussi seuls qu’on pourrait le croire. Il reste que la situation d’enfant unique, sans pairs au niveau de la fratrie, constitue une configuration particulière dans laquelle, le titulaire, seul dépositaire de l’héritage, devra lui aussi trouver sa place.


Si l’ordre de naissance détermine une place dans la fratrie, la manière de tenir cette place déterminera le rôle joué par chacun dans l’avancement de « l’intrigue familiale », les uns et les autres l’influençant et, réciproquement, étant influencés par elle… et par ses partenaires. L’ensemble contribuant à l’équilibre… ou au déséquilibre familial ! Idéalement, le rang défini par la distribution de départ ne devrait pas se muer en fatalité. Il est possible de s’écarter des stéréotypes accolés aux places. Dans un film consacré à sa famille (Reproduction interdite), Emmanuel Bourdieu (le fils du sociologue, Pierre) indique les limites de l’exercice : « Le film de famille, en tant qu’instrument de représentation de la famille par et pour elle-même, contribue à définir les personnages de chacun des membres de celle-ci, puis à maintenir ces derniers à l’intérieur des limites de cette définition. Le rigolo doit faire rire, l’insolent répondre, le cabot cabotiner, le gros montrer son ventre, le maigre ses côtes, le gentil cousin embrasser la gentille cousine, etc. L’objet du film est la famille et non la personnalité singulière (à supposer qu’elle existe) de ses membres. Ceux-ci ne doivent apparaître que dans le rôle que la famille leur a attribué, autrement dit, qu’en tant qu’ils participent à la préservation, sinon au maintien de l’ordre familial. Ils sont réduits à leur rôle. Rien ne doit dépasser. »


À l’inverse, pour témoigner de l’ouverture nécessaire face à ce qui apparaîtrait comme une injonction, citons l’anthropologue et sociologue Nicole Lapierre (Sauve qui peut la vie) qui s’interroge sur ce qu’elle-même souhaite transmettre. Elle énumère : « D’abord, le refus absolu d’une conception inexorable de l’histoire, axée sur l’hérédité du malheur, les déterminations sociales implacables, les assignations identitaires, les places gardées et étroitement surveillées. Et l’idée que l’héritage, au contraire, n’a rien d’inéluctable, on peut l’assumer, l’inventorier, le réinventer, se construire avec ou contre lui. Voire même, ériger sur fond de fêlures et de mélancolies, une morale de la solidarité et de l’engagement. » En quelque sorte, une invitation à dépasser ce que la structure familiale transmet d’inaltérable (les rangs, les places) pour « Regarder au large plutôt que fouiller les placards empoussiérés » (…) grâce à « la puissance d’attraction des horizons lointains et ouverts » (Claire Marin, Être à sa place).


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Pour aller plus loin…


  • Dans la définition que je me donne de ma personnalité, qu’est-ce que j’attribue à ma position dans la fratrie ? Si je suis enfant unique, en quoi cette situation a-t-elle influencé mon caractère ? 
  • Quelles sont les différences que je perçois (ai perçu) dans l’éducation donnée par mes parents aux différents enfants de la famille ? Puis-je faire un lien entre ces différences, la place occupée par chacun et ce que chacun est devenu ? 
  • Quelle est l’influence de la différence d’âge entre mes frères et/ou sœurs et moi sur nos relations ?
  • Dans la liste suivante (ou en dehors), quel adjectif définit le mieux ma place dans la famille : choisie, revendiquée, attribuée, imposée, refusée, négociée, arrachée, consentie, acquise, apprise…
  • Quelle est ma perception de la manière dont mes aînés ont tenu leur rang et répondu aux injonctions des parents ? Qu’ai-je appris de leurs soumissions / résistances / acceptations / négociations… à propos des attentes parentales (sur quoi elles portaient), mais aussi de leurs stratégies pour s’autoriser quelques libertés ? Leur exemple a-t-il constitué pour moi un encouragement ? 
  • Si je suis enfant unique, où ai-je trouvé des modèles ?