« C’est une grande chance d’avoir deux parents, d’être né(e) d’une double généalogie » (Lydia Flem, Comment je me suis séparée de ma fille et de mon quasi-fils). Ce que la psychanalyste évoque comme une chance nous semble une évidence, tant nous savons qu’il faut être deux pour faire un enfant. Et ce, quelle que soit la configuration qui a présidé à la conception du nouveau-né (mais ceci est une autre histoire). Le différent est indispensable pour créer de l’unique et de l’original.
Un enfant apprend tôt au tard qu’il est issu de deux êtres plus grands que lui, présents ou absents. Et l’absence, précoce ou plus tardive, n’empêche pas l’enfant de se composer un imaginaire, de s’inventer une représentation de celui ou de celle qui n’est pas physiquement présent(e) à ses côtés. Et on peut aisément concevoir les conséquences que peut avoir pour un enfant le fait de lui cacher la double origine de son existence.
Si la nature, ou Dieu, ou tout autre principe explicatif de l’univers a prévu qu’ils s’y mettent à deux pour nous engendrer, ne peut-on y voir un signe de l’impossibilité de la reproduction du même et donc de l’obligation de réaliser une synthèse originale ? La citation en forme de boutade attribuée à Oscar Wilde « Être en couple, c’est ne faire qu’un. Oui, mais lequel ? » peut nous aider à réfléchir à la transmission. Être confronté à deux « autres », c’est être sommé d’échapper à la tyrannie de l’unique, de l’identique et être obligé de délaisser l’imitation pour la recherche d’une combinaison innovante. Avec ce qui convient d’impertinence.
« Peut-être faut-il s’arrêter sur ce terme d’impertinence. Est pertinent, au sens étymologique, ce qui me concerne, ce qui me cerne. Être impertinent, c’est alors sortir du cercle qu’on a pu dessiner autour de moi, aller voir ailleurs, oser se mêler de ce qui ne me regarde pas, se moquer des traditions. Certains parleront d’une trahison, d’autres seront déçus. C’est peut-être l’effet inévitable d’une lecture toujours singulière que chacun fait de cette redistribution des cartes, de cet entre-deux qui est le nôtre, pris entre deux histoires, comprises ou mal assimilées. Naître, c’est déjà être pris entre des lignes, des ramures, des branchages. Grandir, c’est composer, combiner les éléments disparates issus d’histoires différentes, c’est créer, dans cet équilibre précaire, une place pour soi qui ne nous préexiste pas. L’enfant, qui perçoit progressivement les dissonances dans ces différentes manières de vivre, tente de les concilier ou apprend à jouer avec elles. L’impertinence tient alors au fait de se conjuguer autrement. Se saisir d’un motif de ces histoires familiales et le décliner à sa façon. Voir des indices plutôt que des chemins, identifier l’esquisse d’un mouvement et le déployer, réaliser ce qui est resté en suspens » (Claire Marin, Être à sa place).
Ce que nos parents nous ont transmis relève sans doute de leurs personnalités respectives (par définition différentes, voire opposées), des valeurs, principes éducatifs, habitudes de vie, modèles de comportements… qu’ils ont tenté, explicitement, de nous rendre désirables. Mais il s’agit également, et peut-être surtout, de façon plus implicite, quasi subliminale, de la manière dont ils s’y sont pris pour faire passer leurs messages. Leur langage non-verbal, leurs silences ont peut-être été autant déterminants que leurs « beaux discours ». Et au-delà de leurs personnes singulières, c’est aussi de leur couple en tant qu’entité que nous sommes redevables, avec ses connivences, ses tensions, ses rapports de force. Toutes choses que nous percevons, ou pas, et avec lesquelles nous pouvons négocier. « S’inscrire dans deux généalogies, c’est déjà disposer de deux manières d’imaginer son histoire, mais, surtout, comprendre qu’il y a différentes façons de la raconter, de la vivre. Il n’y a pas qu’une seule ligne. Le rapport au passé serait alors comme une libre composition, une combinaison aléatoire dont on peut remodeler les éléments, comme on peut jouer avec les mêmes cartes à plusieurs jeux, selon des règles variées » (Claire Marin, Être à sa place).
En matière de relations parents-enfants, notre statut évolue au fil de la vie. Envisagé selon le critère du degré de dépendance/assistance entre les uns et les autres, on peut distinguer quatre possibles étapes plus ou moins inévitables… et souhaitables : enfants de nos parents, parents de nos enfants, parents de nos parents, enfants de nos enfants. Interroger la transmission, c’est également repérer comment, au long de ce parcours, elle s’opère, se recompose, se traduit en fonction du changement de statut de ses acteurs. Comme le disait récemment Eric Emmanuel Schmitt : « Nos parents ne meurent jamais, en réalité. Ils nous quittent, mais il y a une relation qui subsiste et qui continue à se transformer » (Le Soir, 4 avril 2026).
-----------------------
Pour aller plus loin :
- Du point de vue de la personnalité, quelles sont, selon moi, les différences les plus marquées entre chacun de mes parents et moi ? À quoi ai-je tendance à attribuer ces différences ?
- Si, d’un mot, je devais caractériser le couple de mes parents… Que dit ce mot du type de relations qu’ils entretenaient ?
- Dans mes souvenirs d’enfance, quelle situation puis-je évoquer d’un « silence parlant » de la part (d’un) de mes parents ?
- À la lecture du texte ci-dessus, quelle question ou quelle objection me suis-je formulée spontanément ?
Revenir à la table des matières "Les deux du mois de la transmission"
