Laurent Mauvignier, La maison vide (extrait)



Extrait de Dans quel Monde on vit (RTBF) : Laurent Mauvignier, prix Goncourt 2025 : « Quand on naît, on se trimballe déjà 10000 secrets que l’on ignore », 3 janv. 2026 (rediffusion du 6/09/2025).


Laurent Mauvignier : Et puis, vous savez, je suis beaucoup frappé aujourd’hui. Il y a beaucoup de gens aujourd'hui qui ont l'impression que ce qui s'est passé avant eux ne les intéresse pas. C'est-à-dire, vous entendez souvent des gens, ah mais j'étais pas né, je m'en fous en fait. J'ai toujours envie de leur répondre, mais en fait, tu sais que tu as commencé bien avant d'être né en fait. Quand tu es né, c'est déjà le résultat de beaucoup, beaucoup de choses. Il va falloir vivre avec. Et ça, tu te trimballes déjà 10 000 secrets que tu ignores, mais ils sont là, et tu les portes. Il faudra vivre, il faudra les transformer, faire quelque chose avec ça. Pour moi, c'était un petit peu ça.


Pascal Claude : Ça c'est vraiment l'un des temps forts de votre livre, c'est de nous raconter aussi que selon vous, nous sommes en quelque sorte le temps de notre vie, si j'ose dire, sous la tutelle des anciens, des ancêtres.


Laurent Mauvignier : Bah oui, c'est vrai qu'aujourd'hui, on entend beaucoup de choses sur l'idée qu'il faut qu'on invente notre propre vie, comme s'il n'y avait rien avant. C'est tellement faux, tellement faux. Au contraire, c'est important d'apprivoiser ces choses qui nous ont construites, et puis avec lesquelles on doit inventer notre vie. On peut inventer notre vie, mais on ne peut pas l'inventer comme ça, ex nihilo. Et puis, il y a quelque chose aussi, moi, je trouve, de rassurant d'une certaine manière de se dire qu'on vient pas de nulle part et que notre vie commence avant nous. On peut se dire aussi que du coup, elle se continuera un peu après nous, puisque nous-mêmes, on va refourguer nos petits secrets et nos choses à ceux qui vont nous suivre. Et c'est bien. Enfin, je veux dire, nos vies se font aussi un peu à l'extérieur de nos vies.


Pascal Claude : "Je m'obstine à croire qu'on peut lire à travers l'épaisseur des siècles, des signes qui nous dessinent et nous façonnent en partie. Une partie non négligeable de ce que nous pensons être nous-mêmes". C'est ce que vous écrivez Laurent Mauvignier. Nos ancêtres nous façonnent. Ça, c'est quand même fort.


Laurent Mauvignier : Ah ben ça, je le crois. Alors, j'allais dire pour le meilleur et pour le pire, parce qu'il y a des choses dont on se passerait bien. Mais en même temps, c'est comme ça. J'aime pas non plus l'image des racines. Nos racines, etc. Parce que comme disait Coltès, on n'est pas des salades, on n'est pas planté en terre, on est des êtres en mouvement. Et c'est aussi important. Mais en même temps, on vient de quelque part, pas seulement d'un endroit, mais on vient d'un imaginaire collectif. On vient d'une histoire, de plusieurs histoires. Et on ne peut pas faire sans.


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