Tendance assez contemporaine que celle qui consiste à croire que nous sommes libres d’inventer notre existence. Si, bien sûr, nous disposons d’une marge de liberté dans la construction de nous-mêmes, celle-ci ne peut pas faire l’impasse sur le bagage que nous avons reçu à notre naissance et dans nos premières années de vie ici-bas : bagage génétique, culturel, économique, social, symbolique… sans compter les savoirs, injonctions, secrets familiaux, affection, modèles de comportements…
Dans une interview pour l’émission Dans quel monde on vit (RTBF), le prix Goncourt 2025, Laurent Mauvignier (La maison vide), exprime cette filiation intergénérationnelle avec force. Ecouter ou lire l'extrait.
Quelques autres témoignages pour s’en convaincre :
L’écrivain Pierre Bourgounioux : « Les morts existent deux fois : dehors, avant et, ensuite, dedans. Peut-être même que leur existence seconde l’emporte en étendue et en vigueur sur la première. » (La Toussaint)
Le psychanalyste Jean-Claude Lavie : « J’ai, comme tout homme, à porter une empreinte paternelle. Impossible d’échapper à ce pouvoir intraitable, dès lors qu’on pense. S’attacher à s’en distancier montre une dépendance aussi enracinée que de s’y soumettre. De toute façon, sauf à se réfugier dans la folie, on ne peut penser qu’avec les outils qui nous ont été légués, inculqués, imposés par nos prédécesseurs immédiats. » (L’amour est un crime parfait)
L’écrivain Patrick Modiano : « (…) l’illusion de ceux qui ont vingt ans et qui chaque fois croient que le monde commence avec eux » (Un pedigree)
La philosophe Sophie Galabru : « Sans changer de patronyme (NB : elle est la petite-fille de l'acteur Michel Galabru), nous pouvons vouloir nous émanciper d'une famille qui prétend nous détenir parce qu'elle nous a créés et élevés. Mais celui ou celle qui se veut créateur de lui-même ne peut totalement nier qu'il a appartenu à d'autres et même à une histoire. Notre famille, voire notre lignée, nous colle-t-elle à la peau ? Peut-on vraiment advenir comme sujet indépendant, voire distinct de notre clan, par la puissance de nos décisions et de nos choix ? Nous avons beau quitter les lieux, changer de nom ou encore d'apparence, notre famille vit en nous, dans nos gestes, nos anxiétés, nos habitudes et même certaines de nos passions. » (Faire famille, Une philosophie des liens)
Dès lors, s’abstenir de prendre en compte tout ou partie de l’héritage familial, imaginant ainsi s’en affranchir, c’est entretenir une illusion. On reste toujours un peu, beaucoup, passionnément… – jamais pas du tout –, d’où l’on vient, même quand – peut-être, surtout quand – on ne s’y trouve plus. Mauvais calcul que de se réfugier dans le refus de tout héritage pour espérer être libéré de toute ascendance.
La question n’est donc pas de savoir si nous avons reçu un héritage familial (ici, immatériel), mais bien davantage : qu’en faisons-nous ? Que garder, reproduire, délaisser, adapter… ?
Accéder – toujours partiellement, jamais définitivement – à la liberté dont nous aimons nous revendiquer impose de connaître/soupeser/décortiquer… un minimum notre héritage si nous souhaitons nous en affranchir, en tout ou en partie… Proches ou plus lointains, nos ascendants (« eux » dans le titre de cette série), il convient de « (…) les ramener à la lumière pour comprendre ce qui a été leur histoire et son ombre portée sur la nôtre » (Laurent Mauvignier).
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Pour aller pus loin…
* Si je considère mon héritage familial, quels sont les termes qui pourraient le mieux le représenter : chance, dette, richesse, poids, stimulant, patrimoine, legs, injonctions, facilité, fardeau, loyauté, valeurs, traditions, savoir-faire, cadeau, répétition, suggestions, charge, souvenirs… (à compléter) ou… je ne veux pas le savoir !
* À partir des mots choisis, quels sont les exemples concrets, d’hier et d’aujourd’hui, qui me viennent à l’esprit ?
À suivre…
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