De plus loin qu’on croit…



«Notre histoire ne s’écrit pas sur une feuille blanche; dès notre conception, nous nous trouvons saisis dans une autre histoire, celle de nos parents, de nos grands-parents, même si nous naissons longtemps après leur mort.» Dans Lettres d’amour en héritage, la psychanalyste Lydia Flem, après de longues hésitations, finit par lire les lettres que se sont échangées avant leur mariage ses parents décédés. Une lecture éclairante pour elle.


Si nous acceptons l’idée qu’il est impossible de ne pas hériter (épisode 1), reste à savoir de quoi nous avons hérité. Et c’est là que les choses se compliquent… En effet, si nous pouvons recenser quelques ressources éducatives, morales, intellectuelles, spirituelles… que nos (grands-)parents nous ont léguées, Lydia Flem nous précise : «Nous avons été modelés autant par ce qu’ils ont voulu nous transmettre que par ce qu’ils nous ont transmis à leur insu. (…) Nous portons, souvent sans nous en douter, des blessures venues de nos ascendants, d’anciennes missions, de lourds secrets». Ainsi, une partie de l’héritage peut passer entre les générations sans que celles-ci n’en aient une claire conscience. Précision utile pour être de bon compte : nous pratiquons de même avec les suivantes


Si l’héritage peut comporter une part d’ombre que nous ne tenons pas à reprendre à notre actif, on peut aussi y trouver quelques illuminations, parfois bien cachées. Écoutons à ce propos la philosophe Claire Marin (Être à sa place) : «Ne peut-on pas en partie choisir ce dont on hérite? Je n’ai pas toujours ce luxe d’élire la manière dont je m’inscris dans une lignée, de choisir les figures de référence. Parfois des secrets douloureux du passé me tombent dessus comme une vieille bâtisse en ruine, comme une malédiction. Mais je peux aussi, dans des cas moins tragiques, me rapporter à mes histoires familiales comme à autant de possibles, autant d’expérimentations de l’existence, me nourrir de ces récits et me ressaisir de ce qui fait sens à mes yeux. Faire apparaître dans la lumière ce qui est resté éclipsé : assumer l’indépendance que les femmes des générations précédentes n’ont pu connaître, oser la carrière artistique à laquelle ma mère a dû renoncer. Prendre le risque qui paraissait impensable, inimaginable pour les générations précédentes. Ainsi on trouve sa place dans une lignée par le léger pas de côté qui nous en fait dériver. Nos aïeux, alors, sans en avoir conscience, nous auraient préparé la voie. Peut-être ont-ils insensiblement incurvé notre chemin en signalant discrètement des brèches où l’on ose se faufiler. Certains parcours commenceraient bien dans la vie des générations précédentes, dans leurs espoirs et leurs aspirations. Nous réalisons sans forcément le savoir les rêves d’autres vies, antérieures à la nôtre.» Ou encore, comme l’affirme l’écrivaine et rabbin Delphine Horvilleur (Vivre avec nos morts) : «Et chaque génération, parce qu’elle vient après une autre, grandit sur un terreau qui lui permet de faire pousser ce que ceux qui sont partis n’ont pas eu le temps de voir fleurir.»


La manière de voir de ces deux autrices présente l’avantage d’envisager l’héritage comme une ressource potentielle et d’éviter de cultiver ainsi un éventuel ressentiment contre un patrimoine que nous jugerions lacunaire ou, pire, malfaisant. En fonction de nos situations personnelles respectives, ce ressentiment peut nous paraître parfois légitime, mais tant qu’il sera «actif», il constituera un obstacle, ou du moins une limitation, à notre évolution. À l’inverse, pensons à ces parents, victimes eux-mêmes de parents malveillants qui, «forts» de ces exemples négatifs, et qui veulent à tout prix élever leurs enfants dans une perspective tout opposée. Ainsi, nous pouvons trouver là parfois matière à inspiration, façon contre-pied.


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Pour aller plus loin :

  • Jusqu’où remontent mes souvenirs les plus anciens relatifs à mes ascendants?
  • Puis-je évoquer un souvenir heureux, positif – vécu personnellement ou rapporté par un (grand-)parent – concernant l’un de ces ascendants et qui peut être inspirant?
  • Qu’est-ce que (et d’abord, est-ce que…) je raconte de la mémoire familiale à mes enfants, petits-enfants ou dans la famille élargie? 


À suivre…


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