Un héritage incontournable (épisode 1). En partie involontaire ou inconscient (épisode 2). Oui, mais… sur quoi se fonder pour l’identifier, sachant « qu’avec le temps tout s’en va », notre mémoire, les témoins… ?
Face à cette recherche, nous sommes certes inégaux, mais nous avons en commun de devoir renoncer à vouloir tout connaître d’un passé qui nous permettrait d’éclairer notre présent et, qui sait, notre futur. Mission impossible. Autant le savoir. Mais également se convaincre que ce n’est pas une raison pour abandonner notre investigation pour laquelle notre mémoire (des personnes, des événements) constitue sans doute une ressource primordiale… au risque de certains biais. Nous savons bien – même si nous avons tendance à l’oublier… quand cela nous arrange – que notre subjectivité colore nos souvenirs. Au point, parfois, de prendre nos désirs pour des réalités. Aussi, pouvons-nous nous tourner vers des sources « extérieures » à nous : photos, films, lettres, enregistrements de toutes sortes, documents officiels (actes de naissance, de mariage, de décès, d’achats immobiliers…), témoignages, journaux intimes, arbre généalogique… Lors de la confrontation à ces éléments, mieux vaut probablement ne pas se limiter à un regard uniquement psychologique à leur propos : rechercher des motivations, des intentions (cachées ou exprimées) – voire les inventer – risque de nous mener sur les pentes d’un ressentiment qui nous empêcherait quelques clairvoyances.
Une manière d’atténuer d’éventuelles appréciations négatives du passé consiste à le resituer dans son contexte historique, géographique, sociologique. Éviter de juger hier en référence à ce que nous connaissons aujourd’hui. Cette opération de contextualisation peut nous amener à exercer notre compréhension, voire notre bienveillance. Cette dernière peut à la fois s’avérer une condition et/ou un effet de notre recherche et de notre élucidation.
La confrontation aux traces matérielles et immatérielles du passé peut engendrer différents sentiments. Chacun déterminera son implication entre désir de savoir et préférence pour une certaine ignorance. La déception sera peut-être au rendez-vous. Dépit ou désillusion à l’égard de ce que nous découvrons ou face à l’absence d’informations. Un arbitrage sera éventuellement nécessaire entre un possible gain en lucidité, en sérénité et un risque de sentiments parasites telles la culpabilité ou la rancœur… qu’il nous faudra alors traiter.
Parmi les événements significatifs de notre histoire, ne négligeons pas ce que l’écrivain Giuseppe Santoliquido appelle des épisodes anodins « qui sont décisifs dans notre vie, des péripéties qui tiennent à presque rien, aux enjeux imperceptibles, alors qu’un rien justement, à cet instant précis, aurait pu changer le cours des choses ». Dans son livre (Le don du père), il raconte ainsi comment, à partir d’un événement de son adolescence, il s’est construit – sans nécessairement s’en rendre compte à l’époque – une image paternelle dévalorisée qu’il n’interrogera que bien plus tard. À première vue moins importants que les grandes décisions que nous sommes amenés à prendre au cours de notre vie (choix amoureux, d’études, de profession, d’habitat…), ces épisodes anodins relèvent parfois de l’anecdote ou de l’incident, mais ils peuvent receler un potentiel explicatif de notre posture ultérieure face à l’existence, aux autres, aux situations… si nous savons les décoder.
C’est à quoi nous invite l’écrivain Denis Grozdanovitch : « Ne sommes-nous pas, bien souvent et à notre insu, le théâtre de luttes d’influences sans merci que les générations passées perpétuent en notre for intérieur ? Chercher à se rendre libre – dans la faible mesure où la chose nous est permise – consisterait peut-être alors à tenter, d’une manière ou d’une autre, de négocier astucieusement en soi-même avec les morts ? Or, à l’instar de toute négociation, celle-ci ne saurait débuter sans une tentative de pénétration préalable des raisons de ceux dont nous désirons l’assentiment ou contrecarrer les vœux. En l’occurrence et, quel que soit le but que nous nous sommes fixé, il ne peut passer que par une réelle et sincère compréhension des traditions séculaires qui nous ont formés et continuent de nous guider » (Rêveurs et nageurs ou du plaisir parmi les difficultés).
Cette « réelle et sincère compréhension » de la manière dont notre existence s’est construite avec/sans/contre/pour… (barrer les mentions inutiles) nos ascendants nous évitera de nous transformer en archivistes distants de notre propre histoire, mais au contraire d’en devenir davantage les acteurs. De cette histoire, « il ne nous est pas toujours donné d’en éclaircir les ombres, d’en dénouer les liens. Nous faisons notre vie cahin-caha, et, à réfléchir à l’histoire de nos parents, de nos ancêtres, nous parvenons parfois à ne pas répéter leurs destins, mais à nous en échapper en partie. À faire un pas de côté » (Lydia Flem, Lettres d’amour).
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Pour aller plus loin :
- Pour mener une investigation du passé, quelles sont les sources non encore explorées qui me sont toujours accessibles ?
- Quelles sont les questions que je pourrais poser (et à qui ?) pour documenter certains pans méconnus de mon histoire familiale ? Qu’est-ce que j’en attendrais ?
- Dans mon histoire, puis-je repérer l’un ou l’autre « épisode anodin » qui éclairerait ma façon d’être aujourd’hui ? Que « disent » ces épisodes anodins de moi, de l’image que j’ai de moi, de mes relations aux autres, de mon attitude face à la vie… ?
