Rappelle-toi comment tu t’appelles

 


« Dans la transmission humaine d’une information se joue autre chose que la transmission d’une information. Parfois elle est même secondaire » (Abel Quentin, Sanctuaires). Notre prénom, les lettres et les sonorités qui le composent, ferait-il partie de ces transmissions « à double fond » dans lesquelles il nous serait possible de trouver un sens plus ou moins caché ? Les prénoms ne sont pas que des lettres combinées en mots. Ils fournissent des clés pour comprendre l’histoire de notre famille, l’identité du couple de nos parents, la personnalité de chacun de ses membres… et ce qu’ils ont voulu nous transmettre.

Nous ne décidons pas de notre nom qui signe notre appartenance familiale et sociale et nous inscrit dans une lignée. Une inscription aujourd’hui moins rigide avec la possibilité offerte aux parents de choisir de donner à leur enfant le nom du père, de la mère ou une combinaison des deux. Mais toujours, le nom relie, là où notre prénom nous distingue, nous singularise… plus ou moins ! 


Les voies de la transmission sont multiples. Et parfois − à moins que ce ne soit la plupart du temps −, elles opèrent de manière insoupçonnée. Sauf à y prêter attention. Porter tel nom et tel prénom n’a rien d’anodin. C’est un des éléments qui scelle notre entrée dans le monde et avec lequel, à l’exception de démarches peu fréquentes, nous vivrons toute notre vie. Que révèle, à nous-mêmes et aux autres, notre dénomination ?


Si nos parents nous ont explicité le choix de notre prénom, nous pouvons avoir accès à une partie de leurs motivations, mais cette explication n’a pas toujours lieu et peut s’avérer incomplète. Interroger son prénom, c’est tenter de comprendre ces inspirations de nos géniteurs. Quels ont été leurs critères de choix ? Parmi ceux-ci :

  • des raisons d’élégance phonétique;
  • l’évocation d’une célébrité, d’une idole de l’époque ;
  • la mémoire d’un ascendant qu’on souhaite perpétuer ou celle d’un enfant mort-né ou décédé prématurément ;
  • une forme de reconnaissance par rapport à une personne de l’entourage vis-vis de laquelle les parents se sentent recevables ;
  • une coutume (par exemple, de génération en génération, le premier garçon porte toujours le même prénom ;
  • la volonté de sortir de l’ordinaire et, par originalité, celle de rompre avec les traditions (ce qui dit quelque chose de la relation des parents avec leurs propres parents) ;
  • une référence symbolique, notamment à partir de l’étymologie du prénom ;
  • le souvenir d’un événement particulier dans la vie des parents ;
  • (à compléter…)

Chacun de ces critères n’est pas porteur des mêmes effets potentiels pour le prénommé.


En plus des motivations explicites, déclarées, le choix du prénom peut receler des mobiles plus inconscients : il annonce le « projet » que les parents ont pour/sur/avec/contre… (apprécions les nuances !) leur enfant, un projet lié aux besoins, aux aspirations, aux manques, aux blessures, bref, aux désirs des parents (lire un exemple ici) et/ou à des événements significatifs de l’histoire familiale, quelquefois même au-delà de la génération des parents. Et comme chaque génération multiplie par deux le nombre des ascendants, on mesure l’ampleur des impacts potentiels… conscients et inconscients ! 


Cette diversité d’influences inscrit la désignation d’un prénom dans une dynamique qui oscille entre tradition et modernité, passé et avenir, enracinement et liberté, conditionnement et affranchissement. Et cette dynamique fait l’objet d’une négociation plus ou moins ardue entre les parents (et parfois d’autres aussi !). Que savons-nous des tractations qui se sont engagées à notre propos, du nombre et de la qualité des participants à des délibérations susceptibles d’aller jusqu’au rapport de force entre deux familles dont les jeunes parents aux avant-postes tentent de démêler les pressions? Et qui a tranché les débats si l’accord n’était pas spontanément advenu? La sélection du prénom est symptomatique du niveau d’autonomie que les parents s’autorisent par rapport aux prescriptions familiales réelles ou fantasmées. Selon une trame à chaque fois unique (tous les Charles ou toutes les Sarah ne « portent » pas la même chose), leur dialogue à propos du choix du prénom permet aux parents de confronter leur enfant imaginaire respectif pour aboutir à un prénom adopté en commun. Ou à défaut d’accord, d’opter, par exemple, pour un prénom composé. Une part de ce bout d’histoire restera inscrite, transmise, comprise dans le prénom. « Comprise » dans le double sens d’incluse et, à des degrés différenciés, élucidée par l’enfant qui devra supporter la «charge» des obligations induites par le projet parental, entre faculté d’effectuer ses propres choix de vie ou soumission à un dessein qui le précède et, parfois, le dépasse. Avec, au fil des années et en proportion de sa clairvoyance, un consentement fluctuant à cette désignation dont il est l’objet… ou deviendra le sujet.


Pour devenir ce sujet, il peut être utile de décanter les « messages » dont notre prénom se fait l’écho. Non en cherchant leur signification dans un quelconque dictionnaire de prénoms, mais à partir de notre mémoire familiale, la nôtre et celle des proches auxquels nous avons encore accès. Quelle fonction joue notre prénom ? Réparatrice (tu seras ce que je n’ai pas été) ? Protectrice (tu seras fort) ? Transmissive (tu continueras notre histoire) ? Projective (tu accompliras nos rêves) ? Honorifique (tu feras vivre la mémoire de ceux qu’on aime) ? Unificatrice (tu nous relieras) ? Innovante (tu créeras un nouvel avenir familial) ? Libératrice (tu nous délivreras des poids du passé) ? À compléter par ce qui paraît pertinent…


Le choix du prénom comporte donc une signification psychologique et relationnelle. Mais il inclut aussi une dimension culturelle (rattachée notamment au pays et à la langue d’origine de la famille), sociale (liée au milieu social d’appartenance), de mode (voir les classements de fréquences des prénoms publiés chaque année)…


Dans l’attribution du prénom, les seconds prénoms peuvent jouer un rôle subtil dans la transmission familiale. Ils viennent compléter les intentions des parents ou marquer leur adhésion à une tradition (les prénoms des parrains/marraines ou des grands-parents, par exemple). Écouter un exemple ici. De même, on peut interroger les diminutifs et les surnoms.


Que l’on connaisse la genèse du choix de notre prénom… ou non, l’important est le récit qu’on s’en donne et qui est porteur de sens pour nous. Entre magie des hypothèses, dérive des associations et explicitations parentales transmises sans filtre, il nous appartient de déceler ce qui nous fut légué à travers le choix de notre prénom. Et, selon les cas, d’adhérer au dessein initial ou de nous en émanciper, d’interroger la potentielle entremise des ancêtres qui l’ont personnifié avant nous, de nous dégager d’éventuels mandats invisibles… et surtout de nous inventer une identité propre !


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Pour aller plus loin…

  • Puis-je répondre à la question : « Qui a choisi mon prénom et pour quelles raisons ? »
  • Qu’est-ce que mes parents ont mis de ce qu’ils étaient (et/ou de ce qu’ils n’étaient pas) dans mon prénom ? 
  • Dans ma vie, mon prénom m’a-t-il aidé ou m’a-t-il parfois desservi ? 
  • Y a-t-il d’autres porteurs du même prénom dans ma famille ? Y a-t-il une signification à cette ressemblance ?
  • Si je devais me choisir un nouveau prénom aujourd’hui, lequel aimerais-je porter ? Pourquoi ? 
  • Si j’ai des enfants, comment s’est effectué le choix de leur prénom  ?