Dans Comment survivre à sa propre famille ?, le psychiatre Mony Elkaïm s’interroge : « Mais comment poursuivre la filiation sans être le prisonnier de ce que je ressens comme une loyauté à l’égard de la génération précédente et qui me condamne à la répétition ? Comment m’allier à une partie des règles existantes tout en en proposant de nouvelles ? »
Vous avez dit « loyauté » ? Le domaine de l’héritage familial est sans doute un terrain privilégié pour exercer la dialectique, cette façon d’analyser une réalité qui met en évidence ses contradictions et cherche à les dépasser. Histoire d’éviter de s’enfermer dans une opposition qui paraîtrait sans issue entre ce que nous verrions comme une obligation de loyauté et, d’autre part, ce qui nous apparaîtrait comme une trahison. Reconnaissons que c’est plus facile à dire qu’à faire, mais rien n’empêche d’essayer de nous confronter à cette ambivalence.
Un premier repérage que nous pouvons effectuer est celui de la nature et de la force de la loyauté qui nous lie à l’héritage familial. Comment la voyons-nous ? Comme un attachement, une emprise, une suggestion, une croyance, une conviction, un besoin de sécurité, un cap, une assise, une traduction… À compléter par le terme le plus approprié pour nous et en différenciant éventuellement entre père et mère, entre parents vivants et décédés.
Un deuxième éclaircissement utile de la loyauté éprouvée peut être de distinguer ce qui relève des faits (les actes, les paroles, les demandes explicites de nos parents…) et ce qui serait davantage une construction personnelle, fruit d’une intériorisation d’injonctions, de contraintes sans lien avec des comportements précis.
Les fonctions de la loyauté peuvent prendre des formes différentes… et cumulables : nous procurer une tranquillité d’esprit, le sentiment du devoir accompli, celui de faire partie d’un groupe uni, d’éviter de se sentir exclu, de prolonger une histoire qui nous précède, d’assurer l’homéostasie (l’équilibre, la stabilité) de la famille pour elle-même et/ou en distinction/opposition à d’autres… Parfois, à notre insu, nous pouvons nous trouver enrôlés, dans la perpétuation de « contrats » hérités des nos aïeux ; contrats qui se transmettent de génération en génération. Jusqu’à ce que…
Déroger à une obligation, réelle ou imaginée, de loyauté envers l’héritage familial, pourra confronter certains à la culpabilité et, éventuellement, à des relations compromises avec leur entourage. Ces deux possibles conséquences pourraient les inciter à renoncer au pas de côté. Or, l’enjeu de notre posture vis-à-vis de l’héritage familial n’est rien moins que notre émancipation. « Il nous faut partir, nous défaire de nos codes, nos appartenances, notre lignée. Toute œuvre est à ce prix. Et tout amour, je crois. La dépression est l’envers de se quitter. C’est ne pas pouvoir se déprendre, se défaire, se délester à temps, s’abandonner à l’ailleurs, pour risquer sa vie » (Anne Dufourmantelle, Éloge du risque).
Pour affronter la tension entre loyauté et émancipation, quelques suggestions de délibération personnelle :
- Parler de loyauté, oui, mais laquelle : celle vis-à-vis de notre famille… ou celle par rapport à nous-même (nos désirs, nos projets, nos convictions, nos valeurs…) ?
- Distinguer amour filial et dépendance.
- S’autoriser à penser que ce qui était « vrai » pour nos (grands-)parents, à leur époque, dans leur contexte social, moral ne l’est plus obligatoirement aujourd’hui… et ne le sera probablement pas, demain, pour nos enfants. Parce que notre façon de dénouer nos loyautés ne concerne pas que nous, mais aussi ceux qui nous suivent (dans tous les sens du terme).
- Accepter l’idée que nos parents n’avaient pas nécessairement toujours raison.
- Établir une nuance entre être fidèle à la lettre d’un héritage et à son esprit.
- Identifier en nous où se marquent nos loyautés (et/ou nos impressions de devoir nous y soumettre) : quelles sont nos imprégnations (mentales, psychiques), mais aussi nos « incrustations », y compris corporelles ?
- Repérer les « objets » sur lesquels se joue notre loyauté : valeurs, utilisation de biens (im)mobiliers, pratiques religieuses, choix d’un conjoint, d’une profession, comportements…
- Se permettre d’utiliser ce que nous avons reçu : « Trahir, c’est aussi le faire avec les outils que nous ont fournis ceux-là même avec lesquels vous prenez de la distance, c’est employer la force des autres pour les dépasser. » (Nicolas Mathieu à La Grande Librairie).
- Entendre cette remarque de Rachid Benzine (Ainsi parlait ma mère) : nos parents et nous, « nous sommes mutuellement endettés ». Dans cet échange, fixer une limite entre nos parents et nous contribuera à notre émancipation, mais aussi à apprendre à fixer cette limite entre nous et nos enfants et à leur permettre de la fixer entre eux et nous, puis, eux et leurs enfants…
- Tenter de clarifier « la loyauté invisible [qui] résulte le plus souvent de deux mouvements contradictoires, le refus de nous montrer loyaux envers des parents qui n’ont pas mérité notre engagement, et l’impossibilité de leur être entièrement déloyaux pour des raisons qui peuvent parfois nous échapper. » (Catherine Ducommun-Nagy, La loyauté dans le couple et dans la famille)
- Faire confiance à la capacité de nos parents à faire face à la contestation de l’héritage. À défaut, arbitrer nos priorités…
La loyauté n’est plus ce qu’elle sera ... Si, au niveau individuel, il nous appartient de tenir le débat entre loyauté et émancipation, celui-ci s’inscrit dans un monde où nous observons une tension similaire entre des mouvements de libération des traditions, des mœurs et d’autres qui tentent d’imposer leur maintien ou leur retour, parfois avec violence. Nous n’échapperons pas à devoir entreprendre, individuellement et collectivement une négociation – jamais clôturée – entre notre besoin d’indépendance, notre désir de liberté et « l’effroyable douceur d’appartenir » (Nicolas Mathieu, Nos enfants après eux).
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Pour aller plus loin…
- Quels sentiments associez-vous à la loyauté vis-à-vis de l’héritage familial ?
- Quels sont les paroles entendues ou les gestes qui m’ont incité à y être loyal ?
- Quels mots choisiriez-vous pour qualifier votre rapport à l’héritage : loyauté, trahison, accommodement, traduction, interprétation, réécriture, culpabilité, ignorance, fardeau, dette, ressource… ?
- Comment se manifeste ma loyauté vis-à-vis de l’héritage familial ?
- Dans les suggestions de délibération ci-dessus, quelle est celle qui me parle le plus ?
