La transmission de l’héritage familial n’est pas « un long fleuve tranquille ». Pourtant, depuis notre naissance (et même avant sans doute), comme un cours d’eau, tantôt discret, tantôt tumultueux, cette transmission coule de façon continue. De manière perceptible… pour les plus observateurs, de façon souterraine… pour tout un chacun.
Si nous entreprenons une exploration de cet héritage pour en élucider les influences et décider si nous les concevons comme des inspirations, des repoussoirs ou des matières premières à transformer, un regard rétrospectif s’impose. Dans le rétroviseur de nos souvenirs, nous pouvons identifier des moments, des événements, des anecdotes qui furent particulièrement significatifs dans notre histoire personnelle et qui nous amen(èr)ent à prendre conscience de ce qui se jouait entre les messages parentaux et notre désir de devenir les sujets de cette histoire.
Dans ce travail d’interprétation et de transformation, nous tenons – évidemment ! – le rôle principal. Mais ne négligeons pas ceux qui pourraient nous apparaître comme des seconds rôles. Nous les appellerons ici des médiateurs (on pourrait aussi dire des facilitateurs). Par leur entremise – sans qu’ils s’en rendent nécessairement compte – ils vont infléchir – sans que nous nous en rendions nécessairement compte… du moins sur le moment – notre évolution, notre développement, notre croissance personnels.
Qui sont ces médiateurs ? Tout d’abord nos parents eux-mêmes qui, de manière explicite ou implicite, nous ont délivré des autorisations (ou des interdictions incitant à l’opposition) à nous éloigner d’une voie qu’ils auraient voulu nous voir emprunter. Leurs projets respectifs à notre égard n’étant, bien entendu, pas absolument identiques, cette hétérogénéité elle-même a pu être la source d’impulsions à nous « écarter du droit chemin ». Ou alors, la perception d’une contradiction entre les déclarations parentales et leurs actes a pu également libérer certaines adhésions devenues peu crédibles. Quand ce n’est pas tel autre parent, proche ou plus éloigné, dont la différence ou l’évolution personnelle nous ont fait entendre qu’une version alternative du logiciel familial était possible et que sortir des rails ne présentait finalement pas autant de difficultés que nous l’imaginions.
Au-delà des parents, l’école au sens large exerce une fonction de diversification des points de vue et une invitation à « voir différent ». Dans son cadre, certains enseignants nous ont spécifiquement marqués, parce qu’ils incarnaient une passion motivante, adoptaient un style relationnel particulier ou osaient s’écarter de leur matière au risque (au bénéfice ?) d’entrer en concurrence avec l’héritage familial. Pour illustrer cette « dette » à l’égard d’un enseignant, on peut penser à l’écrivain Albert Camus et à l’éloge qu’il rendit à son instituteur, Monsieur Germain, lors de la remise de son prix Nobel de littérature en 1957. [Voir ici ou, pour une version plus longue de leurs relations, un premier épisode et un second]
Au-delà de l’école, des rencontres, parfois fortuites, peuvent venir bousculer notre perception de l’héritage familial. Parce qu’elles constituent un exemple significatif d’un vécu, d’une expérience, d’un regard sur le monde… susceptibles de nous les rendre désirables. Ou parce qu’elles ne contesteront pas de front la référence parentale, mais se contenteront – et c’est déjà beaucoup – de poser des interrogations stimulantes. Celles qui testent la force d’affiliation à l’empreinte familiale ou l’hypothèse d’autres voies potentielles.
Au-delà des présences stimulantes, certaines absences – provisoires ou définitives – peuvent libérer des forces d’émancipation. Des éloignements, les nôtres ou ceux des « modèles », peuvent aussi jouer ce rôle.
Au-delà des personnes, certaines circonstances, heureuses ou malheureuses, peuvent exercer le rôle de médiateurs : une naissance, un mariage, un décès, une maladie, un traumatisme, un déménagement, un voyage, un événement historique, une formation, un atelier d’écriture… peuvent remettre en question nos affiliations.
Au-delà des événements, des réalités matérielles, dont certains lieux, peuvent enhardir notre négociation de la transmission. Toutes les formes d’art – observées ou pratiquées – détiennent aussi un potentiel d’aiguillon. Ce potentiel réside surtout dans la relation que nous entretenons avec elles plus que dans leur matérialité. Parmi ces disciplines, la lecture et l’écriture tiennent une place particulière. La lecture par sa capacité à mettre sur notre route des altérités imaginables, voire enviables si affinités, et ainsi, vivre « d’autres vies que la sienne ». L’écriture par la mise en œuvre d’une mécanique mentale spécifique, propice à oser les mots qui peuvent nous mener sur la voie de notre affranchissement.
Entre les marques parentales originelles et la force d’attraction de ces médiateurs susceptibles de provoquer une brèche dans l’édifice, il n’est pas inutile de discerner les remaniements qui aiguillent vers une véritable émancipation de ceux qui expriment juste la contestation, propre, par exemple, aux remous de l’adolescence, là où elle constitue un passage le plus souvent obligé. Cette opposition aux relents juvéniles mérite d’être interrogée quand elle s’éternise au point, parfois, d’avoir l’air de ne jamais s’achever ou, du moins, d’éviter de se muer en engagement actif.
Concluons avec le philosophe François Noudelman (Les enfants de Cadillac) : « À quelles expériences familiales doit-on ce que l’on est devenu ? Comment les désirs des parents, leur volonté d’acquérir une identité, une place, une réputation se répercutent-ils sur les êtres qui leur succèdent ? (…) Ce que je suis, si tant est que je puisse le savoir, tient surtout aux rencontres qui ont déplacé mes goûts, mes paysages et mes horizons. À l’expression « venir de » qui déclenche la narration biographique pourrait se substituer celle de « tomber sur » qui ouvre l’avenue des bifurcations, des carrefours et des transferts : sur qui êtes-vous tombé ? (…) Ces rencontres de hasard ont provoqué des enthousiasmes, orienté des choix, entraîné des relations, déjouant la logique des héritages. (…) Ces grands aînés, souvent professeurs, m’ont vu égaré comme un chien perdu au milieu d’un jeu de quilles, et ils m’ouvrirent leurs espaces et m’apprirent la passion des œuvres. La première fut ma professeure de piano, rencontrée quand j’avais dix ans parce qu’il fallait occuper mon temps libre, et qui me fit découvrir peu à peu la musique et bien d‘autres choses aussi essentielles, une fois l’adolescence venue. En termes de transmission, elle tiendrait une place majeure dans l’arbre. (…) Combien d’autres paternités et maternités, fraternités et sororités sans lien de sang agrégeons-nous pendant le cours d’une existence ? »
Décidément, non, pour affronter l’héritage familial, nous ne sommes pas seuls pour en modifier la trajectoire suggérée… ou pas !
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Pour aller plus loin…
- Dans la liste des médiateurs évoqués ci-dessus quels sont les plus pertinents pour moi ? Quels sont ceux qui ont eu pour effet de confirmer l’héritage familial et ceux qui l’ont infléchi ?
- Vis-à-vis des médiateurs qui m’ont amené à remettre en question cet héritage, quelles furent les réactions de mon entourage ?
- Quelle est mon attitude vis-à-vis des jeunes générations (enfants, élèves…) quand elles manifestent de la résistance à l’égard de ce que je tente de leur transmettre ?
