Honte à la honte !










Parmi les thèmes problématiques liés à la transmission, apparaît régulièrement celui de la honte. Honte de sa famille, de l’un et/ou l’autre de ses membres, de leurs comportements, de leur façon de parler, de s’habiller, de se tenir en société ; honte du milieu social, du quartier où on habite, des moyens financiers de la famille… Les raisons ne manquent pas pour alimenter ce sentiment accablant.


Giuseppe Santoliquido (Le don du père) nous en parle à propos de son père : « J’ai donc eu honte. Honte de ce qu’il était. De sa duplicité, de ses coups d’esbroufe, de ses propos tenus en dépit du bon sens sur la politique, le sport, la cuisine, les voyages, les affaires. De ses critiques permanentes et de ses jalousies. J’ai eu honte de mon père. Aujourd’hui, bien sûr, j’ai honte de ma honte, de la facilité avec laquelle je l’ai mésestimé. » Un sentiment qui, au moment où il apparaît, semble à certains inévitable : « Il était normal d'avoir honte, comme d'une conséquence inscrite dans le métier de mes parents, leurs difficultés d'argent, leur passé d'ouvriers, notre façon d'être. La honte est devenue un mode de vie pour moi. À la limite, je ne la percevais même plus, elle était inscrite dans le corps même » (Annie Ernaux, La honte). Sentiment inévitable, dissimulé et dont on ne voit pas comment en sortir : « Je suis entrée dans la honte. Le pire dans la honte, c’est qu’on croit être seul à la ressentir. (…) Il y a ceci dans la honte : l’impression que tout maintenant peut vous arriver, qu’il n’y aura jamais d’arrêt, qu’à la honte il faut plus de honte encore. » (Annie Ernaux)


Oui, la honte se transmet d’une génération à l’autre : « Un sentiment d’exclusion ne saurait être limité au moment où on l’éprouve. Si fugace soit-il, dans la mesure où je le ressens, et surtout si je le ressens dans des lieux ou dans le contexte d’institutions auxquels je n’aspire pas à appartenir, c’est que j’ai été socialisé comme un être soumis à l’exclusion, à l’infériorisation. En fait, l’exclusion est inscrite au cœur de mon être (Didier Eribon, Principes d’une pensée critique). On comprend que la honte n’est pas réductible à des personnes, en l’occurrence, les parents – même si ceux-ci en sont en partie le « véhicule » –, mais qu’elle est intrinsèquement liée au milieu, au contexte social dans lequel on a évolué jeune (et dont les parents sont souvent tout autant les « victimes »). 


Comment réagir face à la honte ? Éviter d’abord ce qui ne marche pas : « Chercher des coupables occupait le temps et économisait l’introspection » (Sylvain Tesson, La panthère des neiges). Ou encore : « Dès lors il ne suffit pas que les autres déclarent qu’il n’y a pas de quoi avoir honte ou témoignent de signes d’estime pour la dissiper, car celui qui l’éprouve reste marqué par une image dégradée de lui-même, qui persiste tant qu’une autre image ne parvient pas à la supplanter. Aucune raison à elle seule n’est suffisante pour détruire un affect puisqu’il s’enracine dans une modification physique et mentale dont le corps et l’esprit portent les traces. (…) Il est donc vain de vouloir démontrer à autrui qu’il n’est pas indigne par des arguments bien frappés, car il n’en sera nullement touché. Comme tout affect, la honte ne peut être contrariée ou détruite que par un affect contraire plus puissant » (Chantal Jaquet, Les transclasses ou la non-reproduction).

Construire cet « affect plus puissant » nécessite une décision personnelle : « Qu'importe si celui qui s'apprête à briser le silence, si celui qui parle après que toute sa lignée s'est tue, si celui-là est pris pour un menteur ou pour un fou. À ce moment de mon histoire, moi, je ne pouvais plus faire autrement. Les trous d'ombre qui avaient digéré ma mémoire, je devais y plonger » (Antoine Wauters, Haute folie). En effet, « On ne reçoit pas la sagesse, il faut la découvrir soi-même après un trajet que personne ne peut faire pour nous, ne peut nous épargner, car elle est un point de vue sur les choses » (Marcel Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs).


Et ce « point de vue sur les choses », il convient d’en déplacer la mise au point, comme on dit en photographie : « Car cette impression de trahir n’a jamais été autre chose que le produit de l’ordre inégal et hiérarchique des mondes. Et je n’ai cru trahir, et je n’en ai supporté le poids, que parce qu’en moi, quelque part, je ne sais où, j’avais fini par croire en l’ordre des choses, j’avais fini par ratifier cet ordre supposant l’existence de mondes inférieurs et de mondes supérieurs. Plus encore, j’avais adhéré à cette image de moi-même, toute faite de violence, l’image qui a donné naissance à la trahison, à la honte de trahir, l’image qui n’aurait jamais dû être mon image, mais qui l’a été, pourtant, l’image dont j’ai peu à peu appris à me défaire, l’image d’une fille qui, s’éloignant de ses parents, ne pouvait que s’élever au-dessus d’eux quand, au vrai, c’est tuer l’emprise des hiérarchies qu’il aurait fallu » (Kaoutar Harchi, Comme nous existons).


La honte est souvent étroitement liée à la culpabilité. Nous reportons sur nous la responsabilité de sentiments qui nous dépassent. Dans le documentaire « Nos psys causent », à sa patiente qui dit se sentir coupable de l’état psychique de sa mère, le psy répond : « Une sensation, ce n’est pas la réalité. Vous n’êtes pas coupable, votre mère aurait pu faire une thérapie ». « Il n’y a pas de mode d’emploi pour cela », rétorque la jeune femme. « Si, il y a un mode d’emploi… si vous en parlez ».


Par rapport à nos hontes, nos culpabilités, nos fragilités, les choses peuvent commencer à changer – aussi étonnant que cela puisse paraître – le jour où, plutôt que d’en être les victimes impuissantes, nous acceptons d’en parler (avec nous-même d’abord), de les regarder sous l’angle d’une potentialité plutôt qu’une déficience le plus souvent honteuse. « Je vis comme installé dans un écart sans que les deux bords de l’écart puissent se toucher. C’est l’expérience d’un écartement parfois douloureux et qu’on essaie de rendre fécond. Cet écart entre ce qu’on est et le milieu dans lequel on se trouve plongé et l’impossibilité de combler l’écart. Si on comprend qu’il est impossible de combler l’écart, alors on va faire de l’écart le principe de son activité, c’est-à-dire qu’on ne va pas chercher à le recouvrir, à le masquer (…) Il faut faire en sorte que cet écart devienne productif, comprendre que c’est la faille qui est productrice, que c’est dans la faille qu’on arrive à construire une identité singulière, que c’est cela qui permet d’avancer, d’avoir en même temps le souci des autres, de s’ouvrir aux autres, d’être attentionné et attentif. » Gérard Bras (Quand les transclasses sortent du bois).


« Qu'on le veuille ou non, chacun d'entre nous a été fabriqué, moins avec du sang et des gènes que dans un processus pour une bonne part fortuit, par l'impact de choses vues, entendues, senties, goûtées et subies pendant les quelques années qui ont précédé le moment où l'argile dont nous sommes faits a durci. Des observations désinvoltes, des objets aperçus en passant, des plaisanteries et des lieux communs, des étalages de magasins, un climat, une lumière vacillante et la matière des murs, nous absorbons tout cela, qui devient élément de notre fibre tout autant que les effets plus évidents de l'éducation, de la socialisation, de l'intimité et de l'instruction. Tout être humain est un site archéologique. Ce qui passe pour des racines est en réalité affaire de sédimentation, d'accrétion, de hasard et de juxtaposition » Luc Sante (L’effet des faits).


Comme l’écrit la psychanalyste Cynthia Fleury, « Nos vulnérabilités ne sont ni des hontes ni des fatalités ». Reste – et ce n’est pas une mince affaire ! – à en faire quelque chose. C’est pourtant la seule issue si nous écartons les ruminations. Et dans cette entreprise – bénéfice secondaire non négligeable –, peut-être, arriverons-nous aussi à rompre un cycle, ce qui permettra à nos descendants de ne pas reprendre à leur compte un héritage inutile…



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Pour aller plus loin…

  • Au cours de mon enfance et de ma jeunesse, ai-je le souvenir de situations auxquelles je peux associer un sentiment de honte ? 
  • Quel en était l’objet ? Pourquoi était-ce important pour moi ?
  • Qu’ai-je fait de mon malaise ? 
  • Pour l’affronter, ai-je trouvé de l’aide autour de moi ? De quelle nature ? 
  • De quoi aurais-je au besoin ? 
  • Que reste-t-il aujourd’hui de cette expérience ? 

À suivre...